La remontée de la lumière
"Les mauvaises saisons"
Un extrait du chapitre 1 :
Lorsqu’il se retrouva dans la rue, il fut frappé par la luminosité de cette fin de matinée qui pourtant avait commencé dans la grisaille. Le ciel s’était dégagé et le soleil qui perçait était presque chaud. Il y avait là comme une promesse de jours meilleurs. En ce début de février, même si l’on était encore en plein cœur de l’hiver, quelque chose dans la lumière avait changé. Quelque chose de presque imperceptible mais qui pourtant annonçait une renaissance. Pierre sentit son cœur se réchauffer. Le plus gros du cauchemar était peut-être derrière… Suffisait-il d’un rayon de soleil pour dissiper tant de jours de ténèbres ? Que la vie était curieuse, tout de même : des jours et des jours de désespoir et puis, comme ça, brusquement, une belle lumière qui revient et qui chasse brutalement malheur et tristesse ? Si ce n’était que cela, ce serait tout de même bien dérisoire… Et pourtant, lorsqu’il songeait à ses remontées les années précédentes, il y avait de ça. Un jour, tout semblait s’éclaircir et c’était étroitement lié avec la remontée de la lumière. Sauf que les autres années, janvier était un mois de transition, alors que cette fois ça avait été sans doute le mois le plus noir. Mais, toujours, lorsqu’il y repensait, les premières belles journées de février avaient confirmé sa renaissance. Etait-il un être solaire ? Après tout, les hommes s’étaient peut-être trop éloignés de la nature ; auparavant, quand l’homme vivait en harmonie dans la nature, quand l’électricité n’existait pas, l’hiver était une période de vie au ralenti, de repos forcé, presque d’hibernation. Il fallait économiser les chandelles et il n’y avait rien d’autre à faire que de dormir quand la nuit était tombée. Aujourd’hui, on voulait avoir le même rythme toute l’année ; pire encore, c’était l’été qu’on avait les plus longues vacances, qu’on avait le moins de contraintes, et le moins de stress. En cette fin de vingtième siècle, on vivait à l’envers… Pierre avait-il plus de mal à le supporter que ses contemporains ? Le monde tournait-il à l’envers ? Lorsqu’on écoutait les informations à la radio ou à la télé, lorsqu’on lisait les journaux, on était bien tenté de le croire… Un être solaire ? Tout simplement quelqu’un qui avait besoin de vivre plus près de la nature… Les hommes avaient de tout temps voué un culte particulier au soleil, à la lumière. Noël avait été placé le vingt-cinq décembre pour profiter de la popularité d’une ancienne fête païenne située à cette période de l’année, juste après le solstice d’hiver, le jour le plus court et la nuit la plus longue de l’année, au moment où les jours commencent à rallonger. La remontée de la lumière avait bien toujours été vécue comme une renaissance tout au long de l’humanité. La lumière dans l’inconscient collectif avait rapidement été associée au bien et les ténèbres au mal. La parole de Dieu était la lumière, l’illumination. L’enfer, c’étaient les souterrains sombres, les culs de basse-fosse humides, froids et obscurs. Il n’y avait que l’homme moderne, l’homme de cette deuxième moitié du vingtième siècle, fou de technique, de science et de rationalité pour réduire les phénomènes naturels les plus fondamentaux à des anecdotes d’almanach. Il se croyait bien au dessus de ça : il avait le confort moderne avec le chauffage, l’éclairage, les machines à laver et à gagner du temps (qui semblait pourtant toujours de plus en plus compté), la télé et les satellites de télécommunication, les fusées, les navettes spatiales, le TGV, l’ordinateur, la puce électronique… Il était capable de marcher sur la lune, d’envoyer une information aux antipodes en une seconde, de détruire un pays avec quelques missiles, de jouer avec les gènes comme avec les pièces d’un jeu de construction et bientôt il serait capable de se prendre pour Dieu. Et cette extraordinaire puissance acquise en quelques dizaines d’années l’avait presque rendu autiste, balayant une culture et une sensibilité plusieurs fois millénaires. Que la lumière et les saisons fussent d’une quelconque importance, il semblait l’avoir complètement oublié. Les mathématiques, les biotechnologies, la physique et l’économie avaient remporté la mise. L’humain et la nature étaient mourants en cette fin de siècle ; une nouvelle race allait voir le jour, une race robotisée adaptée aux gratte-ciels de verre et de métal, aux machines d’acier et aux contrôleurs électroniques, au bitume et à la solitude glaciale des grandes mégapoles…

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