Cette aventure a commencé durant les vacances de février de l’année 1996. On ne devrait pas d’ailleurs les appeler les vacances de février, car justement, cette année là, elles étaient en mars. A ce moment-là, il y avait toujours des petits journaux gratuits d’annonces, genre « paru-vendu », ou « Le Particulier lozérien » ou encore « Le miraculé de Lourdes »… (Non, là, je m’égare, ce doit être le battage médiatique de ces derniers jours…) qui traînaient sur la table de la cuisine entre une tasse de café et les épluchures de saucisson. Dire que c’était ma lecture favorite, à l’époque serait sans doute excessif, mais enfin… Je passais un nombre d’heures assez conséquent à parcourir avidement cette presse peu onéreuse, il faut bien le souligner, et dont le rapport temps de lecture/prix de revient est carrément imbattable… (A l’époque, « 20 minutes » ou « Métro » n’existaient pas, y’avait juste ce genre de presse et le catalogue des Trois Suisses). Il faut vous dire qu’il y avait déjà deux ans que nous cherchions désespérément une maison. Nous avions écumé toutes les agences immobilières de la région, sans grand succès. Ah, si nous avions eu cent briques de plus, il n’y aurait pas eu de problème. Mais, avec notre budget…
— Quel est votre budget monsieur ?
— Oh, disons entre 800 000 F et … 1 000 000 F au grand maximum…
— Frais de notaires compris ?
— Ben, oui, vaudrait mieux…
— C’est très peu, vous savez pour la vallée de Chevreuse… Vous cherchez une maison de quelle taille ?
— Ben, on est six…
— Ah ! Et l’agent immobilier restait silencieux, plongé dans une profonde perplexité. On avait presque envie de s’en aller sans demander notre reste en bredouillant :
« Vraiment désolés de vous avoir fait perdre votre temps… »
La plupart du temps, ils finissaient par nous dire qu’ils n’avaient rien à nous proposer.
Lorsqu’enfin ils nous montraient quelque chose qui pouvait correspondre à « notre budget », c’était une catastrophe. J’ai failli m’engueuler avec plusieurs d’entre eux, lors de ces visites mémorables :
— Non, mais, vous osez appeler ça une maison ?
— Mais monsieur, ce n’est pas moi qui fais les prix, nous sommes dans la vallée de Chevreuse, je vous rappelle que votre budget est très limité…
Une fois, dans un excès de naïveté absolument inconsidéré, j’avais dit à l’un d’eux :
— Moi, ce que je voudrais, c’est une maison en pierre, en vraies pierres, une vraie maison, quoi…
Il avait éclaté de rire.
— A ce prix-là ? Monsieur, il faut être raisonnable…
— Excusez-moi, la prochaine fois je réfléchirai un peu plus avant de dire n’importe quoi…
Bref, la maison de nos rêves semblait totalement inaccessible.
Et, ce matin-là, au début de la deuxième semaine de vacances, je me lève le premier et, encore à moitié endormi en remuant mon thé, je parcours d’un œil distrait le petit journal d’annonces qui traînait sur la table.
Tout à coup, une annonce retient mon attention :
« Magnifique propriété du 18 ème siècle, sur terrain arboré de 2300 m2, avec maison de gardien… »
Je me dis : « tiens, le genre de truc qu’on pourrait s’acheter si on était milliardaires… »
Quand j’arrive en bas de l’annonce et que je vois le prix, je le relis plusieurs fois, en songeant que, décidément, je ne dois pas être bien réveillé. Je bois une gorgée de thé, me frotte les yeux et je relis :
« 1 000 000 F »
J’ai recompté le nombre de zéros plusieurs fois et je me suis rendu à l’évidence : ils avaient dû commettre une erreur typographique.
Néanmoins, j’ai décidé d’appeler au numéro indiqué… J’ai fait les cents pas devant le téléphone en attendant 9h00…
— L’annonce du tant, sur la propriété-là, sur 2300 m2 à Chenevières, il y a une erreur sur le prix, non ?
— Non, Monsieur, pas du tout, c’est le prix… Mais, de toutes façons, la vente est arrêtée et, je ne pense pas qu’elle soit remise en vente de sitôt.
— Ah bon, je vous remercie… Mais, dans quel état elle était, cette maison ?
— Beaucoup de travaux je crois, mais, je vous assure, elle n’est plus à vendre…
Dès que mon épouse se lève, je lui montre l’annonce, on commente, on s’étonne de concert et puis, on oublie…
Un jour ou deux plus tard, c’est à son tour de me montrer une annonce sur un autre journal, mais du même type que le premier (on en recevait souvent trois ou quatre par semaine).
— Cette annonce, elle ne te rappelle pas quelque chose ?
— Mais si, même endroit, même superficie de terrain… Mais le numéro d’appel est différent…
— Oui, c’est une autre agence… C’est souvent que la même baraque est dans plusieurs agences…
Et on appelle… On tombe effectivement sur une autre agence et le gars au bout du fil nous dit lui aussi que la vente est arrêtée mais… Que l’on peut quand même venir la visiter…
Alors là, on n’a pas traîné ! Branle bas de combat ! Même pas une demi-heure après, tout le monde était prêt à partir.
C’était une magnifique journée, l’une de ces journées de mars qui annoncent merveilleusement le printemps, l’une de ces journées où le soleil éclatant et enfin chaud à nouveau vous redonne une fantastique envie de vivre.
Le petit hameau de Chenevières n’est pas à proprement parler dans la vallée de Chevreuse, il s’en trouve distant d’une quinzaine de kilomètres. A peine l’avons-nous vu que nous sommes tombés sous son charme. Comment, à cet endroit-là, pouvait-on concevoir que nous étions seulement à trente bornes à vol d’oiseau du centre de Paris ? On avait la sensation d’avoir effectué un saut dans le temps : la route pavée, les maisons toutes anciennes…
La maison… L’agent immobilier nous emmène d’abord dans le fond du jardin avant de nous la faire visiter. Dans le fond du jardin, derrière un rideau de très grands arbres, des serres horticoles anciennes qui ont un charme fou… Sur le mur de pierre qui clôt les serres et le terrain, il y a du lierre… Une petite source d’eau claire dans un coin… Le calme qui règne là est extraordinaire… La lumière exceptionnelle… De petits pots de terre cuite s’empilent par milliers contre le mur du fond envahi par le lierre. Les vitres nous renvoient une douce chaleur. Je jette un coup d’œil à Marie-Claude et je sais que, comme moi, elle est déjà conquise… Avant même d’avoir mis un pied dans la maison, nous sommes sous le charme, prêts à vendre notre âme au diable pour cet endroit…
Mais le pire, c’est que la visite de l’intérieur de la maison ne fait que nous conforter dans notre enthousiasme. Certes, il y a des travaux mais ils ne paraissent pas si terribles que cela. C’est un véritable château ! Nous qui trouvions toujours trop petit tout ce qu’on nous montrait, cette fois, ce serait presque le contraire ! Nous sommes six et nous pourrions même être huit ou dix… les pièces sont claires, ensoleillées. Eblouis, nous sommes éblouis, il n’y a pas d’autre mot…
L’agent immobilier, et curieusement, c’est le premier de cette drôle d’espèce que je trouve sympathique (Oups, j’espère qu’il n’y a pas d’agent immobilier parmi mes lecteurs…), tout en nous faisant visiter nous explique que la vente est bien arrêtée mais que c’est simplement parce qu’il faut proposer au locataire qui occupe toujours l’appartement du second étage (alors que le RDC et le premier sont vides depuis deux ans, depuis la mort du propriétaire) d’acheter en priorité le bien dont il est l’occupant. Le jour où ce dernier aura décliné l’offre en bonne et due forme, dans les délais légaux, la vente reprendra. L’astuce, c’est que lui, il connaît bien le notaire en charge de la succession et que… Si l’on fait une proposition d’achat, il peut faire en sorte que nous soyons les premiers sur les rangs lorsque la vente reprendra…
Le soir, nous sommes revenus avec des amis qui s’y connaissaient un peu plus en bâtiment que nous. Eux aussi ont été enthousiasmés et nous ont dit :
— Allez-y, à ce prix-là, vous ne courez aucun risque…
Du coup, le lendemain, on signait un chèque correspondant à notre proposition d’achat…
J’avais la main qui tremblait un peu en apposant ma signature au bas du chèque et la tête brûlante. J’avais le sentiment, en signant ces actes, de me lancer dans une aventure hors du commun…
Les coïncidences, c’est tout de même très bizarre, mais c’est un fait : quand nous avons voulu reprendre notre voiture pour rentrer chez nous, en sortant de l’agence immobilière, ladite voiture a refusé obstinément de démarrer. La batterie venait de nous lâcher. Elle avait choisi ce moment précis, comme pour m’inquiéter un peu plus encore. Notre Caravelle, notre bonne vieille Caravelle, qui avait l’âge de notre petit Benjamin, n’était quasiment jamais tombée en panne jusqu’à ce jour-là. Ce fut le début d’une longue série de factures chez le garagiste…
C’est vers le 5 mai qu’on apprend que la solution proposée par l’agent immobilier a bien fonctionné : à peine relancée, la vente a été arrêtée par notre proposition d’achat. La signature de la promesse de vente aura lieu le 15 mai chez le notaire du Mesnil Saint Denis.
Le 15 mai 1996 était un jour pluvieux dans l’ouest de la région parisienne.
Même dans l’étude notariale, les héritiers qui vendent la maison arrivent encore à s’engueuler. C’est une affaire qui n’a que trop traîné, de conflits en conflits… Sinon, comment expliquer un prix aussi bas ? La signature définitive ne pourra pas avoir lieu avant le 5 novembre. C’est une mauvaise surprise : pourquoi si tard ? Parce que les locataires peuvent rester jusque-là, leur bail les y autorise… Il y a même une clause suspensive : si ces derniers n’ont pas quitté les lieux le premier novembre, l’on pourra décider de renoncer à notre achat sans perdre la somme versée lors de la promesse de vente…
Cela fait bien longtemps à attendre. Pour adoucir notre déception l’on nous confie une des clés de la maison en nous autorisant à y venir de temps en temps…
J’y retourne le soir même. Il pleut, le ciel est gris et triste. Le terrain devant la maison n’est plus qu’une forêt vierge impénétrable tellement les mauvaises herbes ont poussé depuis notre visite en mars. Je ne veux pas m’avouer que j’éprouve un sentiment de malaise grandissant, surtout quand je pénètre à l’intérieur, la petite clé dorée ayant ouvert la serrure rouillée de la vieille porte. C’est glacial, humide et sombre… L’escalier qui monte au premier étage, juste en face de moi, me semble représenter une menace… J’appuie sur l’interrupteur d’un modèle antique, mais l’électricité semble être coupée ; de toutes façons, il n’y a plus d’ampoule au plafond… je m’engage malgré tout dans l’escalier qui craque, décidant de passer outre mon appréhension et me trouvant vaguement ridicule.
Le premier, presque aussi sombre, tout aussi désert, qui sent le moisi et le renfermé, amplifie cette désagréable sensation qui me transperce le ventre, qui me serre la poitrine, qui me brûle le front. La grande chambre : le parquet fait un grand creux au milieu… Au point que le sol de la pièce ressemble à une piste de skate-board. Avec le soleil, le premier jour, cela ne m’avait pas vraiment inquiété, mais aujourd’hui…
Je redescends et je sors : j’en ai trop vu pour ce soir. Si je continue ainsi, je vais me démoraliser totalement. Je dois être fatigué, je prends tout de travers… Mieux vaut partir et ne plus y penser ! Enfin, essayer, tout au moins…
Le soir, revenu dans mon petit intérieur douillet, à Dampierre, je minimise lorsque Marie-Claude me demande comment j’ai trouvé la maison la deuxième fois :
— Oh, tu sais, c’est sûr, avec la pluie, c’est moins gai… Y’a du boulot, dis-je en haussant les épaules, mais ça, on le savait…
— Tu crois qu’on va s’en sortir ?
— Mais bien sûr qu’on va s’en sortir : c’est une affaire incroyable ! T’as bien vu ce que nous ont dit Michel et Jean-Claude…
— Le seul ennui, c’est qu’on n’a plus un sou pour les travaux…
— On y arrivera…
Je m’étonnais moi-même de ma confiance, de mon assurance, de mon optimisme. Ce n’était pas mon genre, habituellement ; c’était plutôt Marie-Claude qui tenait ce rôle-là dans notre couple à l’accoutumée. Et puis, une petite voix me susurrait :
« Tu pensais pas ça tout à l’heure quand t’as pénétré dans la maison…, Tu faisais moins le fier à ce moment-là… »
On ne tarda pas à comprendre que cette petite clé dorée était un cadeau empoisonné. Chaque fois que des copains ou de la famille venaient manger à la maison le dimanche (c’était une période où on invitait encore beaucoup le dimanche), on ne résistait pas à la tentation de les emmener, à titre de promenade digestive, voir notre « château », comme nous avions désormais coutume de l’appeler en plaisantant.
Généralement, les gens s’extasiaient sur le charme incroyable qui se dégageait de l’ensemble… Mais une phrase sans cesse revenait émailler les propos admiratifs, une phrase lancinante qui me faisait l’effet d’une brûlure au fer rouge :
— Par contre, vous avez du courage ! Parce que, quel boulot ! Mon Dieu !
On essayait bien de relativiser, mais au fur et à mesure que l’on multipliait les visites, le cœur y était de moins en moins. Ce fameux courage, tant loué par nos amis, je le sentais fondre comme neige au soleil.
L’épreuve la plus dure fut le jour où l’on a fait visiter à la famille de Marie-Claude. Je me souviendrai toujours de l’air navré de ses parents, des taquineries de son frère et de sa sœur.
— Ah ben, je préfère pour vous que pour moi…
— Vous n’êtes pas sortis de l’auberge mes pauvres enfants…
— Partir deux mois l’été, c’est fini ma vieille !
— Tu comptes acheter une machette pour le jardin ?
— Et combien y’a en tout ? 2300 m2 ? C’est que ça fait un bout, ça…
— Vous ne vous en sortirez jamais…
— Et toutes les orties ! J’sais pas si vous arriverez un jour à vous en débarrasser, au point où c’en est arrivé…
Les serres derrière avaient beaucoup moins de charme que la première fois, envahies elles aussi par les hautes herbes et les orties et, nous étions obligés de nous rendre à l’évidence, avec toutes les vitres qui avaient été brisées depuis notre visite enchanteresse, l’ensemble ressemblait de plus en plus à une ruine désolée. Sans doute les gosses du quartier qui savaient que la baraque avaient été vendue et qui s’en donnaient à cœur joie. Il faut dire qu’il n’y avait aucun portail pour leur interdire l’accès du terrain…
Ce soir-là, nous avons reconnu pour la première fois que nous étions tous les deux beaucoup plus inquiets au fond que ce que nous avions jusque là laissé paraître. Nous avons convenu aussi de ne plus y retourner tant que nous ne pouvions rien y faire sinon assister, impuissants, à l’exubérante invasion des mauvaises herbes diverses et variées. Je n’avais jamais remarqué à quel point, sous nos latitudes dites tempérées, les végétaux peuvent déployer une telle énergie conquérante, parvenir à de telles hauteurs, et certaines feuilles d’espèces que je n’aurais jamais imaginé rencontrer par ici atteindre des surfaces aussi proprement sidérantes. En Guyane, peut-être, mais à Jouars-Pontchartrain, à deux pas du parc du château de Versailles, si policé, si civilisé, si impeccablement tenu…Jamais je n’aurais cru la nature capable de tels débordements. La violence verte, l’implacable croissance folle d’un monde végétal débridé, déchaîné, dément…
Très vite, à ce sujet, un conflit surgit entre nous : Marie-Claude était partisane d’acheter une débroussailleuse et d’employer nos jours de congé avant les vacances d’été à broyer tout ça. Je rétorquai que tant que la maison n’était pas à nous, il n’était pas question d’y investir du temps et de l’argent, peut-être à fond perdu si les locataires n’avaient pas quitté la baraque au jour dit. Et presque malgré moi, mais sans vouloir encore me l’avouer, je me disais que ce ne serait peut-être pas si mal, au fond, s’ils n’avaient pas vidé les lieux au premier novembre…
Le traditionnel départ pour les Cévennes du début juillet nous mit d’accord, au moins pour un temps. Il était temps, de surcroît, que nous nous changions les idées. Et puis, je ne pouvais m’empêcher aussi de songer qu’il fallait profiter de ces vacances car il n’y en aurait peut-être pas d’autres avant longtemps… Jean-Claude me l’avait dit, et j’entendais souvent ses paroles résonner en moi comme un sinistre écho :
« Faut vous mettre dans la tête que ce sera à peu près quatre ans sans vacances »
Il faut bien reconnaître que ces vacances de l’été 1996 eurent un peu la saveur d’une veillée d’arme. Nous avions beau être dans le midi, la maison de Chenevières n’était jamais loin de nous : sans arrêt nous y repensions… Nous sommes rentrés vers le quinze août. Dès le lendemain, nous sommes retournés à Chenevières pour prendre des mesures : Marie-Claude voulait établir des plans précis pour réfléchir sur l’aménagement, les modifications et les travaux à prévoir. A peine avais-je remis les pieds dans le terrain abandonné à la folie végétale que je sentais le malaise m’envahir à nouveau, avec plus d’acuité encore. Nous étions venus avec un ami, Jacky, qui n’était pas avare de conseils. Il en donnait même un peu trop à mon goût et parfois j’avais eu le sentiment que la situation m’échappait d’une certaine façon. Je me souviens qu’ils étaient tout les deux en pleine discussion avec Marie-Claude, mesurant par ci, mesurant par là, supputant sur l’opportunité d’ouvrir tel ou tel mur, porteur ou pas porteur, et que je les suivais dans une sorte d’hébétude, incapable que j’étais de me raccrocher sérieusement aux considérations techniques qu’ils échangeaient. J’étais dans une sorte d’état second et j’avais les jambes qui flageolaient, comme emballé dans une boule de coton qui m’isolait du monde extérieur… je détestais cette sensation d’autant plus qu’elle était souvent annonciatrice d’un passage dépressif, de ces rechutes cycliques qui régulièrement revenaient me déglinguer la vie et que je redoutais par-dessus tout. Si la précédente accalmie avait duré un peu plus d’un an, cette fois, il ne s’était guère écoulé plus de six mois. Le souci sans doute précipitait la rechute et c’était bien compréhensible après tout. Dans ma tête, une véritable sarabande m’isolait encore un peu plus :
« Pourquoi m’être lancé dans une pareille aventure ? Ma vie n’était-elle pas assez compliquée auparavant ? Je n’aurais jamais dû : c’était inconscient de ma part, irresponsable, même. Oui, c’était cela, exactement cela, j’étais irresponsable… Comme un fou est irresponsable… La vie était toujours beaucoup trop belle quand j’allais mieux, je surestimais chaque fois mes forces, je me sentais capable alors de déplacer des montagnes… Mais un jour ou l’autre la réalité me rattrapait par le col et je me retrouvais face aux parois escarpées que j’avais moi-même édifiées… »
— Jean-Pierre, ça ne va pas ?
— Si, si, ça va très bien…
— Oh non, ça n’a pas l’air d’aller du tout, au contraire…
— Mais si, je t’assure…
— Depuis tout à l’heure, tu n’es pas avec nous, tu as l’air complètement ailleurs…
—Tu vas pas nous faire une déprime, dis, ça n’en vaudrait pas le coup, tu sais… A cru bon d’ajouter Jacky, tu as fait une excellente affaire, je t’assure !
J’ai dû bredouiller quelque chose d’incompréhensible et de bien piteux mais au fond de moi, j’avais envie de lui sauter à la gorge. De quoi se mêlait-il ce con-là avec ses considérations sur « l’opportunité ou non de faire une déprime » ? Qu’est-ce qu’il y connaissait à tout ça, à l’enfer que je vivais depuis des années, avec sa sollicitude à deux balles ? Est-ce qu’à un seul moment on pouvait se demander :
« Vais-je ou ne vais-je pas en faire ? Puis-je ou non me payer le luxe d’une bonne descente aux enfers ? Cela vaut-il le coup, là, maintenant, tout de suite, de souffrir, de se sentir couler sans pouvoir se rattraper nulle part, de sentir toute la tristesse du monde s’abattre sur ses pauvres épaules et ne strictement rien pouvoir faire pour relever la tête et ne pas mourir de honte à chaque instant, à chaque rencontre ? »
C’était quoi, ça, cette question dérisoire ? J’avais envie de hurler :
— Vous occupez pas de moi ! Surtout, faites comme si je n’étais pas là…
Mais je savais bien que les choses ne fonctionnaient jamais comme cela. Les gens ne s’occupent jamais autant de vous qu’aux moments où vous en avez le moins envie. Par contre, lorsqu’on voudrait qu’ils nous remarquent, comme par hasard, on semble être devenu transparents… C’est le paradoxe des relations humaines…
J’ai surpris un regard de Marie-Claude vers Jacky qui m’a brûlé comme un fer rouge. Il semblait vouloir dire :
« Eh bien, ça y est, je vais encore m’amuser, moi, pendant quelques mois… »
J’ai eu envie de partir. Mais, bien entendu, je ne l’ai pas fait. En plus on était venus avec la voiture de Jacky. Je me suis contenté de suivre, quelques pas en retrait, tentant de prendre une contenance.
Ce qui me manquait le plus à ces moments-là, c’était le courage…
La rentrée des classes est arrivée très vite. Cette année-là, je n’avais pas à prendre les élèves car j’avais obtenu un congé-formation et j’allais faire la rentrée universitaire à la Sorbonne vers le 20 octobre. En attendant, je suis resté dans mon bureau de directeur pour mettre en ordre tous les papiers et imprimés divers avant d’aller à la fac. J’étais aussi chargé de mettre au courant, petit à petit, la collègue qui devait me remplacer à la direction de l’école durant l’année scolaire. C’était une situation très inhabituelle pour moi de n’avoir pas d’élèves aux horaires scolaires…
Chaque jour, la pression de l’angoisse se faisait plus intolérable. Je n’avais plus envie d’acheter la maison et je n’avais même plus envie d’y retourner. Je n’avais plus envie d’aller à la fac, je n’avais plus envie de rien. Lorsque les élèves entraient en classe, je retournais me réfugier dans la solitude de mon petit bureau, solitude qui ne tardait pas, elle non plus, à devenir pesante et angoissante à son tour. Et pourtant, comme chaque fois à ces moments-là, je rêvais de me retirer du monde, de me blottir dans un endroit caché, abrité des regards, de me lover en position fœtale et de m’endormir pour longtemps, très longtemps, dans la paix des profondeurs. Le moindre bruit me tirait de ma rêverie et me faisait sursauter avec ce vertige au creux du ventre que je connaissais trop bien…
Les coïncidences existent-elles vraiment ? On est en droit de se le demander… Le cabinet notarial nous téléphone pour nous avertir que la signature définitive est fixée au 5 novembre… La date de l’anniversaire d’Antoine, le troisième de nos enfants, le seul des quatre qui aime vraiment la maison… Les deux aînés ne l’aiment pas pour deux raisons : la première, c’est qu’elle est en très mauvais état et, la seconde, et c’est la plus importante, c’est que cette fichue baraque va les obliger de déménager et de quitter leurs copains de Dampierre.
Quant au quatrième, il est encore tout petit, et il n’aime pas beaucoup voir ses parents s’inquiéter. Comme il sent que cette maison est un gros objet d’inquiétude, il ne l’aime guère.
Antoine, lui, au contraire des autres, passe des heures dans le catalogue de la CAMIF à examiner les différents modèles de débroussailleuses, les tracteurs tondeuses et les différents outils de jardinage étudiés pour l’entretien des grands espaces verts… Il n’a qu’une hâte : c’est d’aller commencer les travaux ; il a toujours été le bricoleur de la famille. Mais, pour l’instant, à bientôt onze ans, ses compétences se limitent au Meccano…
Résister à la volonté de Marie-Claude d’aller commencer à s’attaquer au jardin avant la signature du 5 novembre devient bientôt mission impossible. Et c’est ainsi que par un beau dimanche ensoleillé de début octobre, nous partons vers notre campagne, s’arrêtant au passage chez « Casto » pour acheter une brouette et quelques outils à main. Outils qui s’avèrent vite dérisoires face aux monstres verts qui se dressent devant nous… Nous rentrons le soir à Dampierre, complètement découragés…
Jean-Claude nous fait remarquer avec raison le lendemain que cela ne sert plus à rien de s’acharner sur la végétation, l’automne arrivant… Les premiers froids auront raison d’elle…
Désormais, je crois bien que l’un et l’autre nous prions intérieurement pour que les locataires ne soient pas partis le premier novembre…
Arrive fin octobre et la rentrée universitaire.
Si j’ai réussi à peu près à tenir le coup jusque là et à donner le change, à jouer mon rôle social sans que les gens remarquent mon malaise, à l’université, au milieu de tous les étudiants, dans cet univers que j’ai quitté il y a trop longtemps, je m’effondre complètement. Le matin, je rentre dans le RER pour aller à la fac comme si j’entrais à l’abattoir. Marie-Claude m’en veut : elle dit que je vais lui gâcher son congé-formation car on a pris cette année le congé-formation ensemble. Ce devait être une fête de se retrouver tout les deux au quartier latin avec le statut d’étudiant. Pour moi, ça tourne au cauchemar…
Comme tout arrive, le long week-end de la Toussaint arrive à grands pas… Le vendredi 1er novembre, nous allons à Chenevières, avec Jacky, encore une fois (on dirait qu’on ne peut plus envisager une démarche pour cette maison sans lui en ce moment) et constatons que les locataires sont en plein déménagement, mais qu’ils ne sont pas encore partis. Pourra-t-on faire jouer la clause suspensive ? D’un strict point de vue juridique, on serait dans notre droit de le faire sans doute… Sur le plan de la bonne foi, c’est plus contestable, beaucoup plus ! Nous nous perdons en conjectures… Faut-il renoncer ou non ? Devons-nous saisir cette occasion ? A force de considérer le problème sous tous les angles, on finit par s’enliser complètement dans un interminable questionnement sans réponse. D’une heure à l’autre, la décision bascule d’un pôle à son opposé…
Je me souviendrai toujours d’une phrase prononcée par Marie-Claude au cours de l’une de ces discussions, une phrase qui résonne encore de son caractère prophétique :
— Si on signe, ce sera la fin de notre couple…
Et pour un moment, on était tombé d’accord qu’il valait mieux ne pas signer. Mais il restait quelques jours encore avant le 5 novembre, et on allait changer d’avis une bonne dizaine de fois… (A suivre)