Pierre d'écriture

Saturday, July 09, 2005

Les vacances (extrait des "mauvaises saisons")

Et il réussit à tout boucler en temps et en heure. Le huit juillet au soir, les grandes vacances pouvaient réellement commencer… C’était toujours un moment de pur délice, ces premiers jours de juillet, qui ouvraient le temps de l’insouciance, de l’été, du retour dans le midi et de la liberté retrouvée… Le meilleur moment des vacances, sans doute : elles étaient encore intactes, ou presque, et le nombre de jours de liberté qui restait semblait encore démesuré à ce moment-là. Oh, elle était fugitive, cette sensation, elle ne durait jamais bien longtemps ; chaque année, il l’avait constaté. L’été qui ne faisait que commencer gardait encore toutes ses promesses… Les jours n’avaient encore quasiment pas diminué depuis le solstice qui marquait le début officiel de la plus belle saison de l’année. Le corps aussi se sentait plus libre, et la peau, qu’on ne cherchait plus à cacher, n’aspirait qu’à boire le soleil… Il y avait comme une sorte d’allégresse en suspens, une bienveillance de la nature qui semblait sourire et une douce brise pour bercer le cœur des hommes. Pierre eût tant aimé que le temps fût suspendu, permettant à de pareils jours de se prolonger. Hélas, ils étaient aussi fragiles que les ailes de ces papillons qui voletaient dans la lumière dorée. Il suffirait de pas grand chose, d’un rien en somme pour rompre le charme. Quelques jours à peine qui passeraient trop vite…



Le douze juillet au soir, ils étaient de retour au Rouve. La maison qui avait été maintenue fermée en mai et juin avait conservé dans ses murs épais la fraîcheur de l’hiver, et cela surprenait en entrant, surtout en comparaison de la température extérieure qui était restée très élevée pour l’heure tardive. Les gamins se ruèrent sur leur caisse de jouets selon le rituel bien établi. Marie donna un petit pot à Colin, trônant sur la chaise haute qui avait été ajoutée à la longue liste des bagages indispensables. Jamais Pierre n’aurait cru qu’il puissent emporter autant de choses dans le coffre du minibus : lorsqu’il avait vu le matin même, juste avant le départ, le déballage hétéroclite dans le hall d’entrée de la maison de Saint-Jean, il s’était écrié, affolé :
— Mais vous êtes fous ! Jamais je pourrai faire rentrer tout ça !
— Mais si, tu pourras, tu verras…
Elle était optimiste, Marie, dans ce genre de circonstances, toujours confiante jusqu’aux limites du raisonnable… Et, une fois de plus, elle avait raison. Tout était effectivement rentré, même si, à la fin, il avait fallu fermer à clé le hayon arrière et terminer le chargement par l’intérieur, jusqu’au plafond du véhicule.
— Alors, tu vois bien ! Je te l’avais dit ! Lui avait-elle lancé sur un ton de triomphe. Il avait marmonné quelque chose d’assez mauvaise grâce, leurs regards s’étaient croisés et ils avaient éclaté de rire.
Le même tas se trouvait reproduit dans la pièce principale de la petite maison du Rouve et la circulation n’y était guère aisée. Un mauvais moment à passer, celui où il fallait ranger tout cela, remettre la maison en train, aller faire les courses au supermarché de Florac pour remplir à nouveau les placards à provisions… Pierre détestait les supermarchés et encore plus ici, dans ses chères Cévennes où il eût aimé faire à son tour un complet voyage dans le temps ; mais il était de ces concessions au monde moderne auxquelles il se trouvait bien obligé de consentir, d’abord parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, et ensuite parce que Marie l’eût fatalement trouvé ridicule : elle était nettement plus prosaïque et pragmatique que lui sur ce genre de questions matérielles ; et puis, si les enfants s’étaient brusquement retrouvés privés de leur marque de céréales favorite, peut-être auraient-ils pu éventuellement dépérir, qui sait ? Chacun sait que le petit déjeuner est un des repas les plus importants de la journée… Ensuite, une fois qu’ils se seraient approvisionnés en produits de base, ils pourraient toujours acheter au jour le jour auprès des commerçants ambulants qui venaient un jour par semaine garer leur camionnette dans le hameau…
Le coucher fut un peu périlleux : les enfants qui avaient passé la journée dans la voiture et qui avaient dormi une bonne partie du trajet, n’étaient guère disposés à aller au lit. Au moment où leur résistance avait fini par s’émousser, il y eut un autre délicat problème à résoudre : Etienne avait perdu son « nono », ce bout de tissu tout doux qu’il trimballait partout en suçant son pouce et sans lequel il ne se serait pas endormi. Tout le monde s’était mis à la recherche du « nono » et, dans l’extraordinaire bazar qui régnait alentour, ce ne fut pas à proprement parler une partie de plaisir. Chloé cherchait mollement en suçant le sien, une petite couette molletonnée de lit de bébé…

Saturday, April 23, 2005

La maison de Chenevières

Cette aventure a commencé durant les vacances de février de l’année 1996. On ne devrait pas d’ailleurs les appeler les vacances de février, car justement, cette année là, elles étaient en mars. A ce moment-là, il y avait toujours des petits journaux gratuits d’annonces, genre « paru-vendu », ou « Le Particulier lozérien » ou encore « Le miraculé de Lourdes »… (Non, là, je m’égare, ce doit être le battage médiatique de ces derniers jours…) qui traînaient sur la table de la cuisine entre une tasse de café et les épluchures de saucisson. Dire que c’était ma lecture favorite, à l’époque serait sans doute excessif, mais enfin… Je passais un nombre d’heures assez conséquent à parcourir avidement cette presse peu onéreuse, il faut bien le souligner, et dont le rapport temps de lecture/prix de revient est carrément imbattable… (A l’époque, « 20 minutes » ou « Métro » n’existaient pas, y’avait juste ce genre de presse et le catalogue des Trois Suisses). Il faut vous dire qu’il y avait déjà deux ans que nous cherchions désespérément une maison. Nous avions écumé toutes les agences immobilières de la région, sans grand succès. Ah, si nous avions eu cent briques de plus, il n’y aurait pas eu de problème. Mais, avec notre budget…
— Quel est votre budget monsieur ?
— Oh, disons entre 800 000 F et … 1 000 000 F au grand maximum…
— Frais de notaires compris ?
— Ben, oui, vaudrait mieux…
— C’est très peu, vous savez pour la vallée de Chevreuse… Vous cherchez une maison de quelle taille ?
— Ben, on est six…
— Ah ! Et l’agent immobilier restait silencieux, plongé dans une profonde perplexité. On avait presque envie de s’en aller sans demander notre reste en bredouillant :
« Vraiment désolés de vous avoir fait perdre votre temps… »
La plupart du temps, ils finissaient par nous dire qu’ils n’avaient rien à nous proposer.
Lorsqu’enfin ils nous montraient quelque chose qui pouvait correspondre à « notre budget », c’était une catastrophe. J’ai failli m’engueuler avec plusieurs d’entre eux, lors de ces visites mémorables :
— Non, mais, vous osez appeler ça une maison ?
— Mais monsieur, ce n’est pas moi qui fais les prix, nous sommes dans la vallée de Chevreuse, je vous rappelle que votre budget est très limité…

Une fois, dans un excès de naïveté absolument inconsidéré, j’avais dit à l’un d’eux :
— Moi, ce que je voudrais, c’est une maison en pierre, en vraies pierres, une vraie maison, quoi…
Il avait éclaté de rire.
— A ce prix-là ? Monsieur, il faut être raisonnable…
— Excusez-moi, la prochaine fois je réfléchirai un peu plus avant de dire n’importe quoi…

Bref, la maison de nos rêves semblait totalement inaccessible.

Et, ce matin-là, au début de la deuxième semaine de vacances, je me lève le premier et, encore à moitié endormi en remuant mon thé, je parcours d’un œil distrait le petit journal d’annonces qui traînait sur la table.
Tout à coup, une annonce retient mon attention :
« Magnifique propriété du 18 ème siècle, sur terrain arboré de 2300 m2, avec maison de gardien… »
Je me dis : « tiens, le genre de truc qu’on pourrait s’acheter si on était milliardaires… »

Quand j’arrive en bas de l’annonce et que je vois le prix, je le relis plusieurs fois, en songeant que, décidément, je ne dois pas être bien réveillé. Je bois une gorgée de thé, me frotte les yeux et je relis :
« 1 000 000 F »
J’ai recompté le nombre de zéros plusieurs fois et je me suis rendu à l’évidence : ils avaient dû commettre une erreur typographique.
Néanmoins, j’ai décidé d’appeler au numéro indiqué… J’ai fait les cents pas devant le téléphone en attendant 9h00…
— L’annonce du tant, sur la propriété-là, sur 2300 m2 à Chenevières, il y a une erreur sur le prix, non ?
— Non, Monsieur, pas du tout, c’est le prix… Mais, de toutes façons, la vente est arrêtée et, je ne pense pas qu’elle soit remise en vente de sitôt.
— Ah bon, je vous remercie… Mais, dans quel état elle était, cette maison ?
— Beaucoup de travaux je crois, mais, je vous assure, elle n’est plus à vendre…

Dès que mon épouse se lève, je lui montre l’annonce, on commente, on s’étonne de concert et puis, on oublie…

Un jour ou deux plus tard, c’est à son tour de me montrer une annonce sur un autre journal, mais du même type que le premier (on en recevait souvent trois ou quatre par semaine).

— Cette annonce, elle ne te rappelle pas quelque chose ?
— Mais si, même endroit, même superficie de terrain… Mais le numéro d’appel est différent…
— Oui, c’est une autre agence… C’est souvent que la même baraque est dans plusieurs agences…

Et on appelle… On tombe effectivement sur une autre agence et le gars au bout du fil nous dit lui aussi que la vente est arrêtée mais… Que l’on peut quand même venir la visiter…

Alors là, on n’a pas traîné ! Branle bas de combat ! Même pas une demi-heure après, tout le monde était prêt à partir.


C’était une magnifique journée, l’une de ces journées de mars qui annoncent merveilleusement le printemps, l’une de ces journées où le soleil éclatant et enfin chaud à nouveau vous redonne une fantastique envie de vivre.

Le petit hameau de Chenevières n’est pas à proprement parler dans la vallée de Chevreuse, il s’en trouve distant d’une quinzaine de kilomètres. A peine l’avons-nous vu que nous sommes tombés sous son charme. Comment, à cet endroit-là, pouvait-on concevoir que nous étions seulement à trente bornes à vol d’oiseau du centre de Paris ? On avait la sensation d’avoir effectué un saut dans le temps : la route pavée, les maisons toutes anciennes…

La maison… L’agent immobilier nous emmène d’abord dans le fond du jardin avant de nous la faire visiter. Dans le fond du jardin, derrière un rideau de très grands arbres, des serres horticoles anciennes qui ont un charme fou… Sur le mur de pierre qui clôt les serres et le terrain, il y a du lierre… Une petite source d’eau claire dans un coin… Le calme qui règne là est extraordinaire… La lumière exceptionnelle… De petits pots de terre cuite s’empilent par milliers contre le mur du fond envahi par le lierre. Les vitres nous renvoient une douce chaleur. Je jette un coup d’œil à Marie-Claude et je sais que, comme moi, elle est déjà conquise… Avant même d’avoir mis un pied dans la maison, nous sommes sous le charme, prêts à vendre notre âme au diable pour cet endroit…

Mais le pire, c’est que la visite de l’intérieur de la maison ne fait que nous conforter dans notre enthousiasme. Certes, il y a des travaux mais ils ne paraissent pas si terribles que cela. C’est un véritable château ! Nous qui trouvions toujours trop petit tout ce qu’on nous montrait, cette fois, ce serait presque le contraire ! Nous sommes six et nous pourrions même être huit ou dix… les pièces sont claires, ensoleillées. Eblouis, nous sommes éblouis, il n’y a pas d’autre mot…

L’agent immobilier, et curieusement, c’est le premier de cette drôle d’espèce que je trouve sympathique (Oups, j’espère qu’il n’y a pas d’agent immobilier parmi mes lecteurs…), tout en nous faisant visiter nous explique que la vente est bien arrêtée mais que c’est simplement parce qu’il faut proposer au locataire qui occupe toujours l’appartement du second étage (alors que le RDC et le premier sont vides depuis deux ans, depuis la mort du propriétaire) d’acheter en priorité le bien dont il est l’occupant. Le jour où ce dernier aura décliné l’offre en bonne et due forme, dans les délais légaux, la vente reprendra. L’astuce, c’est que lui, il connaît bien le notaire en charge de la succession et que… Si l’on fait une proposition d’achat, il peut faire en sorte que nous soyons les premiers sur les rangs lorsque la vente reprendra…
Le soir, nous sommes revenus avec des amis qui s’y connaissaient un peu plus en bâtiment que nous. Eux aussi ont été enthousiasmés et nous ont dit :
— Allez-y, à ce prix-là, vous ne courez aucun risque…

Du coup, le lendemain, on signait un chèque correspondant à notre proposition d’achat…
J’avais la main qui tremblait un peu en apposant ma signature au bas du chèque et la tête brûlante. J’avais le sentiment, en signant ces actes, de me lancer dans une aventure hors du commun…

Les coïncidences, c’est tout de même très bizarre, mais c’est un fait : quand nous avons voulu reprendre notre voiture pour rentrer chez nous, en sortant de l’agence immobilière, ladite voiture a refusé obstinément de démarrer. La batterie venait de nous lâcher. Elle avait choisi ce moment précis, comme pour m’inquiéter un peu plus encore. Notre Caravelle, notre bonne vieille Caravelle, qui avait l’âge de notre petit Benjamin, n’était quasiment jamais tombée en panne jusqu’à ce jour-là. Ce fut le début d’une longue série de factures chez le garagiste…



C’est vers le 5 mai qu’on apprend que la solution proposée par l’agent immobilier a bien fonctionné : à peine relancée, la vente a été arrêtée par notre proposition d’achat. La signature de la promesse de vente aura lieu le 15 mai chez le notaire du Mesnil Saint Denis.

Le 15 mai 1996 était un jour pluvieux dans l’ouest de la région parisienne.

Même dans l’étude notariale, les héritiers qui vendent la maison arrivent encore à s’engueuler. C’est une affaire qui n’a que trop traîné, de conflits en conflits… Sinon, comment expliquer un prix aussi bas ? La signature définitive ne pourra pas avoir lieu avant le 5 novembre. C’est une mauvaise surprise : pourquoi si tard ? Parce que les locataires peuvent rester jusque-là, leur bail les y autorise… Il y a même une clause suspensive : si ces derniers n’ont pas quitté les lieux le premier novembre, l’on pourra décider de renoncer à notre achat sans perdre la somme versée lors de la promesse de vente…

Cela fait bien longtemps à attendre. Pour adoucir notre déception l’on nous confie une des clés de la maison en nous autorisant à y venir de temps en temps…

J’y retourne le soir même. Il pleut, le ciel est gris et triste. Le terrain devant la maison n’est plus qu’une forêt vierge impénétrable tellement les mauvaises herbes ont poussé depuis notre visite en mars. Je ne veux pas m’avouer que j’éprouve un sentiment de malaise grandissant, surtout quand je pénètre à l’intérieur, la petite clé dorée ayant ouvert la serrure rouillée de la vieille porte. C’est glacial, humide et sombre… L’escalier qui monte au premier étage, juste en face de moi, me semble représenter une menace… J’appuie sur l’interrupteur d’un modèle antique, mais l’électricité semble être coupée ; de toutes façons, il n’y a plus d’ampoule au plafond… je m’engage malgré tout dans l’escalier qui craque, décidant de passer outre mon appréhension et me trouvant vaguement ridicule.
Le premier, presque aussi sombre, tout aussi désert, qui sent le moisi et le renfermé, amplifie cette désagréable sensation qui me transperce le ventre, qui me serre la poitrine, qui me brûle le front. La grande chambre : le parquet fait un grand creux au milieu… Au point que le sol de la pièce ressemble à une piste de skate-board. Avec le soleil, le premier jour, cela ne m’avait pas vraiment inquiété, mais aujourd’hui…

Je redescends et je sors : j’en ai trop vu pour ce soir. Si je continue ainsi, je vais me démoraliser totalement. Je dois être fatigué, je prends tout de travers… Mieux vaut partir et ne plus y penser ! Enfin, essayer, tout au moins…

Le soir, revenu dans mon petit intérieur douillet, à Dampierre, je minimise lorsque Marie-Claude me demande comment j’ai trouvé la maison la deuxième fois :
— Oh, tu sais, c’est sûr, avec la pluie, c’est moins gai… Y’a du boulot, dis-je en haussant les épaules, mais ça, on le savait…
— Tu crois qu’on va s’en sortir ?
— Mais bien sûr qu’on va s’en sortir : c’est une affaire incroyable ! T’as bien vu ce que nous ont dit Michel et Jean-Claude…
— Le seul ennui, c’est qu’on n’a plus un sou pour les travaux…
— On y arrivera…
Je m’étonnais moi-même de ma confiance, de mon assurance, de mon optimisme. Ce n’était pas mon genre, habituellement ; c’était plutôt Marie-Claude qui tenait ce rôle-là dans notre couple à l’accoutumée. Et puis, une petite voix me susurrait :
« Tu pensais pas ça tout à l’heure quand t’as pénétré dans la maison…, Tu faisais moins le fier à ce moment-là… »



On ne tarda pas à comprendre que cette petite clé dorée était un cadeau empoisonné. Chaque fois que des copains ou de la famille venaient manger à la maison le dimanche (c’était une période où on invitait encore beaucoup le dimanche), on ne résistait pas à la tentation de les emmener, à titre de promenade digestive, voir notre « château », comme nous avions désormais coutume de l’appeler en plaisantant.
Généralement, les gens s’extasiaient sur le charme incroyable qui se dégageait de l’ensemble… Mais une phrase sans cesse revenait émailler les propos admiratifs, une phrase lancinante qui me faisait l’effet d’une brûlure au fer rouge :

— Par contre, vous avez du courage ! Parce que, quel boulot ! Mon Dieu !

On essayait bien de relativiser, mais au fur et à mesure que l’on multipliait les visites, le cœur y était de moins en moins. Ce fameux courage, tant loué par nos amis, je le sentais fondre comme neige au soleil.
L’épreuve la plus dure fut le jour où l’on a fait visiter à la famille de Marie-Claude. Je me souviendrai toujours de l’air navré de ses parents, des taquineries de son frère et de sa sœur.
— Ah ben, je préfère pour vous que pour moi…
— Vous n’êtes pas sortis de l’auberge mes pauvres enfants…
— Partir deux mois l’été, c’est fini ma vieille !
— Tu comptes acheter une machette pour le jardin ?
— Et combien y’a en tout ? 2300 m2 ? C’est que ça fait un bout, ça…
— Vous ne vous en sortirez jamais…
— Et toutes les orties ! J’sais pas si vous arriverez un jour à vous en débarrasser, au point où c’en est arrivé…

Les serres derrière avaient beaucoup moins de charme que la première fois, envahies elles aussi par les hautes herbes et les orties et, nous étions obligés de nous rendre à l’évidence, avec toutes les vitres qui avaient été brisées depuis notre visite enchanteresse, l’ensemble ressemblait de plus en plus à une ruine désolée. Sans doute les gosses du quartier qui savaient que la baraque avaient été vendue et qui s’en donnaient à cœur joie. Il faut dire qu’il n’y avait aucun portail pour leur interdire l’accès du terrain…

Ce soir-là, nous avons reconnu pour la première fois que nous étions tous les deux beaucoup plus inquiets au fond que ce que nous avions jusque là laissé paraître. Nous avons convenu aussi de ne plus y retourner tant que nous ne pouvions rien y faire sinon assister, impuissants, à l’exubérante invasion des mauvaises herbes diverses et variées. Je n’avais jamais remarqué à quel point, sous nos latitudes dites tempérées, les végétaux peuvent déployer une telle énergie conquérante, parvenir à de telles hauteurs, et certaines feuilles d’espèces que je n’aurais jamais imaginé rencontrer par ici atteindre des surfaces aussi proprement sidérantes. En Guyane, peut-être, mais à Jouars-Pontchartrain, à deux pas du parc du château de Versailles, si policé, si civilisé, si impeccablement tenu…Jamais je n’aurais cru la nature capable de tels débordements. La violence verte, l’implacable croissance folle d’un monde végétal débridé, déchaîné, dément…

Très vite, à ce sujet, un conflit surgit entre nous : Marie-Claude était partisane d’acheter une débroussailleuse et d’employer nos jours de congé avant les vacances d’été à broyer tout ça. Je rétorquai que tant que la maison n’était pas à nous, il n’était pas question d’y investir du temps et de l’argent, peut-être à fond perdu si les locataires n’avaient pas quitté la baraque au jour dit. Et presque malgré moi, mais sans vouloir encore me l’avouer, je me disais que ce ne serait peut-être pas si mal, au fond, s’ils n’avaient pas vidé les lieux au premier novembre…


Le traditionnel départ pour les Cévennes du début juillet nous mit d’accord, au moins pour un temps. Il était temps, de surcroît, que nous nous changions les idées. Et puis, je ne pouvais m’empêcher aussi de songer qu’il fallait profiter de ces vacances car il n’y en aurait peut-être pas d’autres avant longtemps… Jean-Claude me l’avait dit, et j’entendais souvent ses paroles résonner en moi comme un sinistre écho :
« Faut vous mettre dans la tête que ce sera à peu près quatre ans sans vacances »



Il faut bien reconnaître que ces vacances de l’été 1996 eurent un peu la saveur d’une veillée d’arme. Nous avions beau être dans le midi, la maison de Chenevières n’était jamais loin de nous : sans arrêt nous y repensions… Nous sommes rentrés vers le quinze août. Dès le lendemain, nous sommes retournés à Chenevières pour prendre des mesures : Marie-Claude voulait établir des plans précis pour réfléchir sur l’aménagement, les modifications et les travaux à prévoir. A peine avais-je remis les pieds dans le terrain abandonné à la folie végétale que je sentais le malaise m’envahir à nouveau, avec plus d’acuité encore. Nous étions venus avec un ami, Jacky, qui n’était pas avare de conseils. Il en donnait même un peu trop à mon goût et parfois j’avais eu le sentiment que la situation m’échappait d’une certaine façon. Je me souviens qu’ils étaient tout les deux en pleine discussion avec Marie-Claude, mesurant par ci, mesurant par là, supputant sur l’opportunité d’ouvrir tel ou tel mur, porteur ou pas porteur, et que je les suivais dans une sorte d’hébétude, incapable que j’étais de me raccrocher sérieusement aux considérations techniques qu’ils échangeaient. J’étais dans une sorte d’état second et j’avais les jambes qui flageolaient, comme emballé dans une boule de coton qui m’isolait du monde extérieur… je détestais cette sensation d’autant plus qu’elle était souvent annonciatrice d’un passage dépressif, de ces rechutes cycliques qui régulièrement revenaient me déglinguer la vie et que je redoutais par-dessus tout. Si la précédente accalmie avait duré un peu plus d’un an, cette fois, il ne s’était guère écoulé plus de six mois. Le souci sans doute précipitait la rechute et c’était bien compréhensible après tout. Dans ma tête, une véritable sarabande m’isolait encore un peu plus :
« Pourquoi m’être lancé dans une pareille aventure ? Ma vie n’était-elle pas assez compliquée auparavant ? Je n’aurais jamais dû : c’était inconscient de ma part, irresponsable, même. Oui, c’était cela, exactement cela, j’étais irresponsable… Comme un fou est irresponsable… La vie était toujours beaucoup trop belle quand j’allais mieux, je surestimais chaque fois mes forces, je me sentais capable alors de déplacer des montagnes… Mais un jour ou l’autre la réalité me rattrapait par le col et je me retrouvais face aux parois escarpées que j’avais moi-même édifiées… »
— Jean-Pierre, ça ne va pas ?
— Si, si, ça va très bien…
— Oh non, ça n’a pas l’air d’aller du tout, au contraire…
— Mais si, je t’assure…
— Depuis tout à l’heure, tu n’es pas avec nous, tu as l’air complètement ailleurs…
—Tu vas pas nous faire une déprime, dis, ça n’en vaudrait pas le coup, tu sais… A cru bon d’ajouter Jacky, tu as fait une excellente affaire, je t’assure !
J’ai dû bredouiller quelque chose d’incompréhensible et de bien piteux mais au fond de moi, j’avais envie de lui sauter à la gorge. De quoi se mêlait-il ce con-là avec ses considérations sur « l’opportunité ou non de faire une déprime » ? Qu’est-ce qu’il y connaissait à tout ça, à l’enfer que je vivais depuis des années, avec sa sollicitude à deux balles ? Est-ce qu’à un seul moment on pouvait se demander :
« Vais-je ou ne vais-je pas en faire ? Puis-je ou non me payer le luxe d’une bonne descente aux enfers ? Cela vaut-il le coup, là, maintenant, tout de suite, de souffrir, de se sentir couler sans pouvoir se rattraper nulle part, de sentir toute la tristesse du monde s’abattre sur ses pauvres épaules et ne strictement rien pouvoir faire pour relever la tête et ne pas mourir de honte à chaque instant, à chaque rencontre ? »
C’était quoi, ça, cette question dérisoire ? J’avais envie de hurler :
— Vous occupez pas de moi ! Surtout, faites comme si je n’étais pas là…
Mais je savais bien que les choses ne fonctionnaient jamais comme cela. Les gens ne s’occupent jamais autant de vous qu’aux moments où vous en avez le moins envie. Par contre, lorsqu’on voudrait qu’ils nous remarquent, comme par hasard, on semble être devenu transparents… C’est le paradoxe des relations humaines…
J’ai surpris un regard de Marie-Claude vers Jacky qui m’a brûlé comme un fer rouge. Il semblait vouloir dire :
« Eh bien, ça y est, je vais encore m’amuser, moi, pendant quelques mois… »
J’ai eu envie de partir. Mais, bien entendu, je ne l’ai pas fait. En plus on était venus avec la voiture de Jacky. Je me suis contenté de suivre, quelques pas en retrait, tentant de prendre une contenance.
Ce qui me manquait le plus à ces moments-là, c’était le courage…



La rentrée des classes est arrivée très vite. Cette année-là, je n’avais pas à prendre les élèves car j’avais obtenu un congé-formation et j’allais faire la rentrée universitaire à la Sorbonne vers le 20 octobre. En attendant, je suis resté dans mon bureau de directeur pour mettre en ordre tous les papiers et imprimés divers avant d’aller à la fac. J’étais aussi chargé de mettre au courant, petit à petit, la collègue qui devait me remplacer à la direction de l’école durant l’année scolaire. C’était une situation très inhabituelle pour moi de n’avoir pas d’élèves aux horaires scolaires…

Chaque jour, la pression de l’angoisse se faisait plus intolérable. Je n’avais plus envie d’acheter la maison et je n’avais même plus envie d’y retourner. Je n’avais plus envie d’aller à la fac, je n’avais plus envie de rien. Lorsque les élèves entraient en classe, je retournais me réfugier dans la solitude de mon petit bureau, solitude qui ne tardait pas, elle non plus, à devenir pesante et angoissante à son tour. Et pourtant, comme chaque fois à ces moments-là, je rêvais de me retirer du monde, de me blottir dans un endroit caché, abrité des regards, de me lover en position fœtale et de m’endormir pour longtemps, très longtemps, dans la paix des profondeurs. Le moindre bruit me tirait de ma rêverie et me faisait sursauter avec ce vertige au creux du ventre que je connaissais trop bien…

Les coïncidences existent-elles vraiment ? On est en droit de se le demander… Le cabinet notarial nous téléphone pour nous avertir que la signature définitive est fixée au 5 novembre… La date de l’anniversaire d’Antoine, le troisième de nos enfants, le seul des quatre qui aime vraiment la maison… Les deux aînés ne l’aiment pas pour deux raisons : la première, c’est qu’elle est en très mauvais état et, la seconde, et c’est la plus importante, c’est que cette fichue baraque va les obliger de déménager et de quitter leurs copains de Dampierre.
Quant au quatrième, il est encore tout petit, et il n’aime pas beaucoup voir ses parents s’inquiéter. Comme il sent que cette maison est un gros objet d’inquiétude, il ne l’aime guère.
Antoine, lui, au contraire des autres, passe des heures dans le catalogue de la CAMIF à examiner les différents modèles de débroussailleuses, les tracteurs tondeuses et les différents outils de jardinage étudiés pour l’entretien des grands espaces verts… Il n’a qu’une hâte : c’est d’aller commencer les travaux ; il a toujours été le bricoleur de la famille. Mais, pour l’instant, à bientôt onze ans, ses compétences se limitent au Meccano…

Résister à la volonté de Marie-Claude d’aller commencer à s’attaquer au jardin avant la signature du 5 novembre devient bientôt mission impossible. Et c’est ainsi que par un beau dimanche ensoleillé de début octobre, nous partons vers notre campagne, s’arrêtant au passage chez « Casto » pour acheter une brouette et quelques outils à main. Outils qui s’avèrent vite dérisoires face aux monstres verts qui se dressent devant nous… Nous rentrons le soir à Dampierre, complètement découragés…

Jean-Claude nous fait remarquer avec raison le lendemain que cela ne sert plus à rien de s’acharner sur la végétation, l’automne arrivant… Les premiers froids auront raison d’elle…

Désormais, je crois bien que l’un et l’autre nous prions intérieurement pour que les locataires ne soient pas partis le premier novembre…

Arrive fin octobre et la rentrée universitaire.
Si j’ai réussi à peu près à tenir le coup jusque là et à donner le change, à jouer mon rôle social sans que les gens remarquent mon malaise, à l’université, au milieu de tous les étudiants, dans cet univers que j’ai quitté il y a trop longtemps, je m’effondre complètement. Le matin, je rentre dans le RER pour aller à la fac comme si j’entrais à l’abattoir. Marie-Claude m’en veut : elle dit que je vais lui gâcher son congé-formation car on a pris cette année le congé-formation ensemble. Ce devait être une fête de se retrouver tout les deux au quartier latin avec le statut d’étudiant. Pour moi, ça tourne au cauchemar…

Comme tout arrive, le long week-end de la Toussaint arrive à grands pas… Le vendredi 1er novembre, nous allons à Chenevières, avec Jacky, encore une fois (on dirait qu’on ne peut plus envisager une démarche pour cette maison sans lui en ce moment) et constatons que les locataires sont en plein déménagement, mais qu’ils ne sont pas encore partis. Pourra-t-on faire jouer la clause suspensive ? D’un strict point de vue juridique, on serait dans notre droit de le faire sans doute… Sur le plan de la bonne foi, c’est plus contestable, beaucoup plus ! Nous nous perdons en conjectures… Faut-il renoncer ou non ? Devons-nous saisir cette occasion ? A force de considérer le problème sous tous les angles, on finit par s’enliser complètement dans un interminable questionnement sans réponse. D’une heure à l’autre, la décision bascule d’un pôle à son opposé…
Je me souviendrai toujours d’une phrase prononcée par Marie-Claude au cours de l’une de ces discussions, une phrase qui résonne encore de son caractère prophétique :
— Si on signe, ce sera la fin de notre couple…
Et pour un moment, on était tombé d’accord qu’il valait mieux ne pas signer. Mais il restait quelques jours encore avant le 5 novembre, et on allait changer d’avis une bonne dizaine de fois… (A suivre)

Tuesday, March 08, 2005

Le dragon bleu et le dragon jaune


Au pays du matin calme, l’empereur décide de faire confectionner, pour le vingtième anniversaire de son couronnement, le plus beau paravent qu’on ait jamais vu jusqu’alors.

Il convoque à cette fin le peintre le plus célèbre de l’empire qui vit dans une caverne très loin de la ville.

— Je veux un paravent en soie noire avec deux dragons peints sur la soie, l’un bleu et l’autre jaune, commande l’empereur dès que le peintre se trouve en face de lui. Ces deux dragons doivent symboliser la puissance de l’empire…

— Pour que ce paravent soit à la hauteur des attentes de Votre Majesté, répondit le peintre en s’inclinant, il faut que vous fassiez tisser la soie la plus fine, plus fine que toutes les soies tissées jusqu’alors. Pendant ce temps, je vais me retirer dans ma caverne et me préparer à peindre les dragons.

Dès le départ du peintre, l’empereur donne des ordres pour que débute la fabrication de la soie. Mais cette fabrication pose beaucoup de problèmes que l’empereur n’avait pas imaginés : il faut choisir soigneusement les vers à soie et les nourrir avec des feuilles de mûrier triées avec le plus grand soin. Pour obtenir la qualité de soie demandée par le peintre en une quantité suffisante pour le paravent, il faut beaucoup, beaucoup de temps.

Lorsque la soie est prête, une nouvelle difficulté se présente : très peu de tisserands sont capables de tisser une soie aussi fine.

Lorsque, enfin, cette difficulté est surmontée, l’empereur fait tendre la soie d’une extraordinaire qualité sur un magnifique cadre d’ivoire.

Puis, impatient, il fait mander le peintre.
Mais le peintre prie le messager d’avertir l’empereur qu’il n’a pas encore achevé sa préparation.

L’empereur est très contrarié et très étonné d’apprendre que l’artiste ne soit pas encore prêt malgré tout le temps qui est passé depuis la commande. Mais il prend son mal en patience.
Le temps passe, beaucoup de temps, et le peintre ne donne toujours pas de ses nouvelles. Chaque fois que l’empereur voit le paravent inachevé, il se demande avec colère si le peintre ne se moque pas de lui. Finalement, il donne l’ordre qu’on lui ramène l’artiste au palais, de gré ou de force.

Lorsque le peintre arrive sous bonne escorte, il déclare être prêt. L’empereur se radoucit, heureux de la nouvelle, et lui demande de s’exécuter.
Le peintre se fait apporter deux longs pinceaux, assez grossiers, un pot de couleur jaune, un pot de couleur bleue et s’approche du paravent dont la soie si précieuse brille avec un incomparable éclat.
D’un seul coup de pinceau, il trace un trait jaune, puis, d’un autre coup de pinceau, un trait bleu. Il déclare ensuite qu’il a terminé.
L’empereur, d’abord interloqué, entre dans une très grande colère. Il donne l’ordre de faire jeter au cachot ce mauvais plaisantin qui a irrémédiablement gâché une soie aussi extraordinaire…

Lorsque la nuit vient, l’empereur ne peut s’endormir. Il pense d’abord que c’est la colère qui l’en empêche mais, chaque fois qu’il ferme les paupières, il voit les deux traits, jaune et bleu, passer et repasser devant ses yeux : il a l’impression qu’ils grandissent, qu’ils se mettent en mouvement, et qu’ils luttent finalement…
Ils sont souples, forts et puissants et toute cette force, cette puissance et cette souplesse sont contenues dans les deux traits.
Il se lève et va admirer l’œuvre de l’artiste qui lui apparaît alors dans tout ce qu’elle a de prodigieux…

A l’aube, n’ayant pas fermé l’œil de la nuit, il donne l’ordre de seller son cheval et, accompagné de sa garde d’honneur, décide de se rendre à la caverne de l’artiste pour découvrir son secret. Une tempête de neige les retarde mais ils continuent malgré tout leur chemin… Ils arrivent enfin à la caverne après avoir voyagé plusieurs jours et plusieurs nuits.

Les gardes allument des torches et, lorsque l’empereur pénètre dans la caverne, il voit d’abord deux dragons peints sur les parois, tout près de l’entrée : l’un est bleu et l’autre jaune et ils sont peints avec un souci des détails extraordinaire. On distingue chaque écaille, chaque dent… Leurs narines jettent du feu. Cette première peinture est datée de la semaine où l’empereur avait convoqué le peintre pour lui exposer sa requête.

A côté de cette peinture, il y en a une autre, puis une troisième : toutes les parois de la cavernes sont couvertes de peintures de dragons en train de combattre, l’un bleu et l’autre jaune. Chaque peinture est soigneusement datée et, mois après mois, le peintre a simplifié la peinture des deux dragons. Enfin, la dernière peinture est celle que l’artiste a reportée sur le paravent, un trait bleu et l’autre jaune… Dans ces deux dernières images est contenue toute la puissance de tous les dragons que le peintre avait représentés durant tout ce temps…


L’empereur comprend alors le prodige réalisé par le peintre et décide de rentrer au plus vite au palais pour libérer le peintre et le couvrir de gloire.


On n’a jamais vu plus beau paravent au pays du matin calme.

Thursday, March 03, 2005

Le moulin de Vieljouve

Le début de la nouvelle :

Une brume mauve s'étirait au dessus des montagnes du Bougès, à l'est, de l'autre côté de la bergerie. L'air rendait un son cristallin et précis des éclats de shiste aux reflets métalliques, tintant sous les pattes des chiens qui se poursuivaient comme chaque soir. La brise s'était chargée du parfum des genêts qui moutonnaient sur la lande au dessus du hameau.
Le Rouvet se laissa tomber sur le gros billot de châtaigner qui, aussi loin que remontait sa mémoire, avait toujours occupé cette place, à quelques pas de l'entrée de la maison. Ses godillots ferrés raclèrent un peu la paille à ses pieds, et ce froissement si proche le fit presque sursauter.
Il était seul maintenant. Il laissa longtemps son regard errer sur la ligne des crêtes qui s'estompaient peu à peu dans un lointain feutré. Par désoeuvrement, et aussi un peu par habitude, parce que c'était chaque fois ce qu'il faisait lorsqu'il s'asseyait un moment, il sortit de sa poche la vieille blague à tabac en peau de chèvre, si lisse sous les doigts, presque huilée, et se roula une cigarette. Les premières bouffées ne lui redonnèrent pas l'allant espéré. Il se sentait envahi par une immense lassitude. Cette lassitude, dont il avait déjà senti les premières atteintes quelques jours auparavant, avait cédé la place à la fièvre des préparatifs des derniers jours. Mais, depuis deux heures, il était parti Martin... Cette fois, il était vraiment seul. Quand la camionnette du boulanger de Saint-Privat de Vallongues avait disparu au détour de la route, masquée par la châtaigneraie en contrebas, il avait compris que cette fois, c'était pour de bon. Cette route étroite, cette route du bout du monde, elle ne lui ramènerait pas son Martin de sitôt. Il essayait bien de se dire que c'était mieux comme ça, qu'on ne pouvait pas leur en vouloir aux jeunes : d'ailleurs, ils étaient tous partis, les uns après les autres, la conscience tranquille.
En bas, dans la vallée, il y avait du travail, des cafés, de cinémas, des filles, des boutiques, des lumières, du bruit, de la vie. Lui, le Rouvet, il ne connaissait pas la ville : il avait dû aller, dans toute son existence, une dizaine de fois à Florac, et guère plus de deux ou trois fois à Alès. Plus grand qu'Alès, il ne parvenait pas vraiment à s'imaginer. De toutes façons, il avait l'impression que ça lui plairait pas. Mais lui, c'était pas pareil : il faisait partie de cette petite poignée de vieux qui s'accrocheraient à ce pays jusqu'à la fin...

Monday, February 28, 2005

Léa de Bellecombe (II)

Le soleil donnait déjà à plein et les sauterelles fusaient à chaque pas. La chaleur se resserrait, accablante. Autour du mas, personne. Avec des ruses de sioux, je contournai la bâtisse et montai un peu plus haut, guidé par je ne sais quel instinct. A une cinquantaine de pas, je l’entendis. Un air léger qui se mêlait au murmure de l’eau. Il y avait à cet endroit-là comme une déchirure de la montagne, un pan de schiste nu et luisant, dans un renfoncement, une encoignure, toujours dégoulinant, tout entouré de genêts et de fougères, avec une cascatelle au dessus, qui coulait sans interruption au plus fort des chaleurs. Je parvins à m’approcher, masqué par un gros buisson d’églantier. Je ne pense pas en avoir jamais espéré autant…

Elle était complètement nue, sous le filet d’eau limpide qui ruisselait sur ses épaules. Dieu qu’elle était belle ! Les gouttes d’eau rebondissant sur sa peau dorée s’irisaient en arc en ciel dans les rayons du soleil qui filtraient à travers les fougères.

Je pris le risque insensé d’approcher encore un peu plus, et j’étais maintenant à moins de quinze pas, le cœur battant.

Elle avait récolté un énorme bouquet de ces fleurs à savon, blanches et mauves, qui poussent le long des rivières. Elle en prit une pleine poignée ; les fleurs en s’écrasant sur sa peau produisaient une belle mousse blanche. Dire que c’était la première fois que j’avais devant moi une femme entièrement nue, et une vraie, en chair et en os, et belle comme un soleil, pas une de ces minables photos en noir et blanc… Un corps éclatant de lumière, brillant et doré comme du miel…

Sans que ce fût réellement conscient, ma main se mit à appuyer sur la bosse douloureuse qui tendait le tissu de mon short. Je dus me redresser un peu malgré moi, froisser une crosse de fougère ou faire rouler une pierre sous mes pieds… Je ne sais plus… Toujours est-il qu’elle regarda dans ma direction, et m’aperçut. Oh, guère plus qu’une ombre, sans doute, mais cela suffit. Elle s’immobilisa, se raidit, et un long moment après :
— Faut pas vous gêner ! Allez ! Montrez-vous maintenant ! Dit-elle en faisant un pas en avant tout en se drapant dans une grande serviette blanche, éblouissante dans le rai de lumière. Mon sang venait de se glacer dans mes veines. La tête brûlante, je me relevai piteusement ; je n’ai jamais eu aussi honte de ma vie.

Lorsqu’elle me vit, bien misérable à vrai dire, elle eut d’abord l’air très surprise puis elle éclata de rire.
— T’es pas bien vieux, dis-moi ! Allez, approche, va, je te mangerai pas !
Je me mis à danser d’un pied sur l’autre et je serai un bien fieffé menteur si je vous disais que je n’avais eu aucunement l’envie de prendre mes jambes à mon cou en cet instant précis… Et pourtant, je ne le fis pas et j’obéis, avançant vers elle, tout penaud, comme un benêt. Elle eut l’air attendri.
— T’en as déjà vu beaucoup, alors, maintenant, je ne vais pas me gêner avec toi, pas vrai ?
Et, joignant le geste à la parole, elle accrocha la serviette à une branche, s’avança un peu plus et cueillit ses vêtements sur un petit châtaigner et enfila sa chemise et sa jupe, tout aussi à l’aise que lorsqu’elle se croyait seule.
— Tu veux voir où j’habite, hein ? T’es un petit curieux, toi, ça se sent ! Allez, viens, suis-moi, je vais te montrer comment je me suis installé. Tu seras le premier à pénétrer chez moi.
Je la suivis sans dire un mot. Aussi incroyable que ça puisse paraître, pieds nus, elle allait plus vite que moi, et Dieu sait que par terre, c’était pas de la moquette : c’était pourri de bogues de châtaignes toutes roussies, de cailloux et d’épines. J’avais l’impression qu’elle flottait au dessus du sol.

Limaces et champignons

Les mauvaises saisons

Extrait du chapitre V


Après le repas, toute la famille prit le chemin de la forêt, avec bâtons, paniers, bottes et K-Way. Colin, de bonne humeur, sur le dos de Pierre, gazouillait au rythme de ses pas. Chloé qui avait oublié son aversion pour les bois et sa mésentente du matin avec son petit frère courait avec lui devant. Julien, par contre, traînait les pieds, derrière, l’air boudeur. Marie et Pierre marchaient côte à côte, main dans la main. Le chemin suivait au sortir du village des prés sur la gauche et une pinède sur la droite, puis montait ensuite sur plusieurs centaines de mètres dans un bois de bouleaux et de charmes pour déboucher sur une étendue plus lumineuse, un plateau siliceux bordé au sud par une plantation de jeunes conifères qui laissaient largement passer les rayons du soleil et peuplé de chênes majestueux et de châtaigniers centenaires. Les grands fûts étant assez espacés, le bois était particulièrement clair. Au sol alternaient des tapis de mousse avec de la bruyère en fleur. Un sol encore assez sec, caractéristique des fins d’été ensoleillés... Les pluies de septembre n’avaient pas été très fortes et l’automne bien qu’entamée sur le calendrier ne semblait pas avoir encore débuté dans la forêt. Pourtant, ici et là, quelques poussées étaient encourageantes : des russules, surtout rouges ou dorées, quelques lactaires, des amanites tue-mouche, le fameux champignon rouge à points blancs des dessins animés. Comme disait souvent Pierre, s’il y en avait des mauvais, il devait forcément y en avoir aussi des bons.
— C’est bon, ça papa ? demanda Etienne en montrant un champignon blanc en forme d’entonnoir renversé.
— Mais non, gros bêta, répondit Chloé, plus rapide que son père, tu lui as déjà demandé y’a cinq minutes : c’est la même chose, celui-là, c’est un lactaire ; il t’a même expliqué que si tu les coupais, ces champignons-là, y’avait un liquide blanc qui coulait, comme du lait, et que c’était pour ça qu’ils s’appelaient des lactaires…
— Ah bon, c’est le même ?
— Ben oui, dit Pierre, c’est le même, Chloé a raison ; certains lactaires sont bons, en particulier le lactaire délicieux, comme son nom l’indique, mais pas ceux qui sont blancs comme celui que tu m’as montré.
— De toutes façons, Etienne y comprend jamais rien, crut bon d’ajouter Julien, toujours bougon et assez peu enthousiasmé par la sortie.
— Eh bien, dit Marie, pourquoi ne lui dis-tu pas ce que tu sais, toi ? En tant que grand frère, tu en sais forcément beaucoup plus long que lui et tu pourrais lui expliquer des tas de choses, tu ne crois pas ?
Pour toute réponse, Julien se contenta de hausser les épaules. Il donna un coup de pied dans un cailloux sur le bord du chemin et conserva son air renfrogné du grand frère qui est revenu depuis longtemps de ce genre de sorties familiales, tout juste bonnes à amuser des petits aux têtes sans cervelles.
Ce fut pourtant Etienne qui dénicha le premier cèpe, bien involontairement il faut le dire : il s’était écarté du chemin de quelques dizaines de mètres et s’était retrouvé bloqué dans sa progression par un roncier. Comme il rebroussait chemin, il s’était brusquement trouvé face à une grosse limace orange vif, espèce d’animal qui, de manière aussi inexplicable qu’inattendue, compte-tenu du rapport de taille et de la différence de vitesse de déplacement entre les deux, le paralysait totalement. Il suffisait qu’il se retrouve face à face avec ce genre de limace pour qu’il soit soudain bloqué, incapable du moindre mouvement. C’était assez curieux, surtout lorsqu’il se mettait à hurler « papa ! » ou « maman ! », complètement terrorisé comme s’il se retrouvait nez à nez avec un monstre légendaire sorti tout droit d’un de ses pires cauchemars. Généralement, cela faisait bien rire tout le monde dans la famille : Etienne et les limaces… Ce jour-là, alors qu’il attendait que son père lui portât secours, paralysé à côté du roncier, il avait le pied gauche à dix centimètres d’un magnifique cèpe, au pied renflé, bien blanc, et au chapeau couleur de cuir clair.

L'été au Rouve

Les mauvaises saisons
Extrait du chapitre IV
Autour du quatorze juillet, il y avait toujours la fête votive à Florac et le feu d’artifice. C’était le passage obligé des vacances. Julien adorait tirer à la carabine ou aux fléchettes sur des ballons de baudruche, tandis que Chloé et Etienne tournaient en rond sur une moto ou dans une voiture fixées sur le plateau d’un manège, avec sur le visage l’expression d’un profond ennui… Ce qui ne les empêchait nullement de supplier d’avoir un tour supplémentaire lorsque leur réserve de tickets s’était épuisée. Chloé parvenait souvent à attraper le pompon pour avoir des tours gratuits mais Etienne, lui, s’en fichait totalement : tandis que le pompon en laine s’agitait furieusement au dessus de sa tête, animé par un propriétaire de manège charitable et convaincu de la nécessité de venir au secours des plus faibles, il restait impavide comme un empereur romain en train de faire le tour de la piste du Colysée sur son char d’apparat…



La plupart des choses que Pierre adorait durant son été au Rouve tournaient autour de la rivière, ou, pour être plus précis, des rivières, car ils étaient nombreux ces cours d’eau aux alentours : la Mimente et tous ses affluents, qui pour certains ne semblaient être que d’insignifiants petits ruisseaux mais qui, même pour les plus étroits d’entre eux, recelaient de magnifiques truites farios, ces truites autochtones aux flancs dorés, piquetés de points rouges et noirs, qui pouvaient aisément se confondre avec les galets plats de schiste aux reflets d’or et d’argent tapissant le lit du cours d’eau ; elles filaient comme des flèches dans l’eau claire dès qu’elles avaient détecté la moindre présence sur la berge…
Aux heures les plus chaudes de la journée, il y avait la baignade familiale dans les petits gours de la Mimente, ces espèces de bassins naturels creusés dans les immenses blocs de granit, où coulait une eau d’un vert émeraude dans les endroits ensoleillés, d’un vert sombre dans les coins ombragés. Les gamins avaient très tôt su nager et le seul qui se tenait à l’écart de ces ébats aquatiques, c’était Colin, bien sûr, qui, confortablement installé dans sa poussette bleue, observait tout cela avec une moue dubitative. Quand le soir venait, Pierre prenait sa canne, sa boîte de sauterelles, et son panier d’osier et remontait la petite rivière qui coulait en contrebas de la maison. Il s’agissait de lancer la sauterelle le plus naturellement du monde à la surface de l’eau comme si elle était tombée d’un arbre. A ce moment-là, avec le crépuscule qui s’étendait sous la voûte des arbres, la lumière qui avait baissé, l’eau peu profonde était devenue presque noire. S’il avait su approcher avec le plus grand silence, la plus totale discrétion, et s’il s’était montré capable d’expédier sa sauterelle au bon endroit, il avait de bonnes chances de voir l’insecte disparaître brutalement, happé par une truite en un petit baiser humide. Il ferrait, et la ligne se tendait, soumise à une soudaine traction, brutale et toute en force, en vigueur et en palpitations. C’était chaque fois une émotion renouvelée, surtout si le poisson était de belle taille. C’était un moment fort, qui, peut-être, se disait-il pour en expliquer l’incroyable intensité, le ramenait aux origines de l’humanité lorsque de la capture dépendait sa propre survie. C’était ce qu’on pouvait appeler un enjeu important. Il arrivait souvent que le poisson se décrochât avant qu’il n’ait pu le tirer au sec, sur un petit banc de gravier par exemple. La truite était alors perdue, irrémédiablement, et il maudissait sa maladresse. Il fallait faire vite, remettre sur l’hameçon une nouvelle sauterelle jaune et verte, les meilleures pour ce genre de pêche, et le jour qui baissait à vue d’œil compliquait la tâche, et avancer en quête d’un nouveau coin propice pour lancer l’appât. La progression le long de la rivière, en sens inverse du courant, n’était pas toujours des plus aisées : souvent les berges étaient trop encombrées ou trop abruptes et il fallait trouver des passages de faible profondeur dans le lit du cours d’eau de manière à ce que l’eau ne passe pas par dessus les bottes. Le moment favorable aux captures n’était pas très long et chaque minute était précieuse : si l’on arrivait trop tôt, il faisait encore trop jour et l’eau était trop claire ; par contre, dès que l’obscurité était telle qu’on ne pouvait plus distinguer la sauterelle à la surface de l’eau, il était trop tard.

Adieu Julien

Le début de la nouvelle :


La rentrée des vacances de Noël avait déjà eu lieu depuis quelques jours. Ce mois de janvier était glacial, sombre et venté. Je me souviens bien de ce jour-là pour deux raisons : la première, c’était parce qu’il avait neigé toute la nuit et qu’à peine éveillé, j’avais eu le sentiment qu’il y avait quelque chose dehors d’inhabituel. J’avais ouvert les volets, déjà saisi par cet agréable frisson qui précède la découverte de l’inespéré, et, comme je m’y étais secrètement attendu, quelques flocons voletaient encore dans l’air glacé et un épais manteau blanc recouvrait la cour de récréation… Je m’étais dépêché de m’habiller pour être le premier à fouler ce tapis immaculé encore vierge de toute trace de pas…
La seconde, c’était parce que mon père, quelques minutes après le début de la classe, en pleine leçon de morale, nous avait laissé un moment, confiant la discipline au fils de la boulangère, le plus vieux du cours moyen. C’était André Ginoux, le menuisier et premier adjoint au maire qui était venu le chercher. Mon père n’aimait pas nous laisser seuls : il fallait vraiment que le message fut sacrément confidentiel pour qu’il ait accepté de sortir. D’habitude, même quand c’était le Maire en personne qui venait pour régler un problème du secrétariat qui ne pouvait pas attendre le soir, mon père le faisait toujours entrer dans la classe, et ils discutaient parfois tous les deux près d’un quart d’heure, étalant sur le bureau magistral toutes sortes de papiers, à voix basse au début, puis de plus en plus fort pour couvrir le chahut qui commençait à s’installer dans la classe. Mon père alors levait les yeux, fronçait les sourcils, mettait l’index sur sa bouche pour nous inciter au silence, mais comme il agissait plutôt par automatisme et en pensant à autre chose, cela ne produisait habituellement aucun effet notable.



Ce jour-là, Jacques Laulagnet, le fils de la boulangère, planté sur l’estrade paternelle, fier de son autorité toute neuve, attentif au moindre soupir, écrivit trois noms au tableau… Dont le mien. Mes yeux s’étaient aussitôt embués de larmes. J’avais essayé de protester de mon innocence, mais en vain. Ce n’était pas tant la punition à la clé que je redoutais, non… Je leur en voulais parce qu’ils ne me passaient rien… La moindre occasion de me coincer, ils en profitaient : tout simplement parce que j’étais le fils du maître de la classe des grands, du Directeur de l’école, du secrétaire de Mairie… Je savais que mon père serait peiné ; il me l’avait souvent dit :
« — Tu dois avoir une conduite exemplaire, Julien, parce que tu es mon fils ! Je ne dois surtout pas donner l’impression de faire deux poids, deux mesures, tu sais… Sinon, ensuite, ils te mèneraient une vie infernale ! »
Chaque fois qu’il avait été obligé de me punir, j’avais bien senti qu’il ne le faisait pas de gaîté de cœur, qu’il en voulait surtout aux autres, qu’il détestait leur excès de zèle à me dénoncer, qu’à ces moments-là le carcan pédagogique lui pesait plus qu’à l’accoutumée…

Pour lire la suite, écrivez-moi...

Tuesday, February 01, 2005

L'atelier

Les mauvaises saisons,
extrait du chapitre III
Le soir, après le repas, Pierre s’occupait de coucher les enfants, lisait une histoire à Etienne et une fois que les gamins étaient au lit, qu’ils avaient éteint la lumière, une fois que la maisonnée était redevenue calme, tandis que Marie regardait la télé, Pierre montait au grenier. C’était un endroit magnifique, ce grenier, avec une splendide poutraison en chêne et des chien-assis fermés par des volets de bois plein, avec juste une découpe en losange à la hauteur des yeux. Lorsqu’on regardait à travers cette ouverture, on avait une formidable perspective sur la plaine cultivée où ondoyaient les champs de blé à perte de vue. A l’origine, ce grenier était encombré d’un incroyable fatras poussiéreux et accumulé là au gré des époques et des générations d’instituteurs et secrétaires de Mairie qui s’étaient succédées dans l’école : du mobilier scolaire ancien, des dizaines de pupitres qui dataient de la glorieuse époque de l’Ecole des Hussards Noirs de la République — Celle dont tout le monde était d’ordinaire nostalgique — et qui auraient fait la fortune d’un antiquaire, des cartons et des cartons d’archives, de vieux registres aux pages jaunies et collées ensemble, pour la plupart illisibles, des manuels scolaires rongés par le temps, des appareils obsolètes aujourd’hui comme des électrophones en cent dix volts, du matériel pédagogique d’un autre temps, des décors de théâtre et une incroyable profusion de malles de costumes divers, malheureusement pour la plupart dévorés au trois quart par les mites et les souris. Pierre avait passé des heures et des heures à farfouiller là dedans la première année qu’il était arrivé à Saint-Jean. Il avait, des journées entières de congé durant, fait du tri, jetant ce qui était irrécupérable, mettant de côté tout ce qui pourrait être restauré et témoigner de l’évolution de l’école tout au long du vingtième siècle. Plusieurs fois, il avait caressé l’idée de rassembler ces objets pour créer une sorte de musée de l’éducation à l’échelon local, essayer de raconter l’histoire de Saint-Jean de la Forêt à travers son école. Il n’en avait encore jamais parlé au Maire, mais il faudrait qu’il le fasse un jour… Il avait fait en sorte de ranger rationnellement tout ce qu’il avait décidé, en accord avec la Mairie, de conserver. Du coup, il avait pu libérer la moitié de l’espace du grenier, ce qui lui avait permis d’aménager un vaste atelier, malheureusement inutilisable au cœur de l’hiver ou au plus chaud de l’été, ne bénéficiant d’aucune isolation particulière sous les tuiles. Mais, à cette époque-là, c’était vraiment un endroit merveilleux. Il avait installé au centre de l’espace un immense plan de travail sur tréteaux sur lequel s’alignaient plusieurs dizaines de pots de confiture ou de bocaux de verre de formes diverses remplis de peintures de toutes les couleurs, des pots de pinceaux, de brosses, des feuilles de Canson, des carnets de croquis, des tubes de gouache, des godets d’aquarelle, des flacons de vernis, des bombes aérosols, des pastels… Tout autour, des chevalets que Pierre avait fabriqués, sur lesquels étaient installées de grandes toiles… Plus exactement, de grands panneaux de bois, car Pierre avait pris très vite l’habitude de peindre sur bois, de minces feuilles de contreplaqué rigidifiées par un châssis, délaissant les toiles trop onéreuses. Et le support bois correspondait mieux à ses travaux actuels qui faisaient appel à une très grande diversité de matériaux. D’ailleurs, à côté des chevalets, il y avait, posées sur le sol, des caisses de bois remplies de sable, d’écorces, de pierres plates, de plumes, de tissus aux nuances variées… Et des sacs d’enduit, de plâtre, des boîtes de résine, des morceaux de béton cellulaire… Il avait en ce moment quatre travaux différents en cours d’exécution, à des stades d’avancement assez divers, et au moins une dizaine de projets nouveaux sur ses carnets d’esquisses, qu’il coloriait à l’aquarelle. C’était une période de créativité intense, ce mois de mai, et il s’arrêtait à tout bout de champ au milieu d’un travail pour griffonner quelques mots dans un petit carnet, histoire de se souvenir de toutes les idées qui lui traversaient l’esprit comme des étoiles filantes. Il savait qu’il les oublierait très vite s’il ne prenait pas la peine de les noter. Il y aurait sûrement, parmi toutes ces idées — même si, avec du recul, beaucoup ne mériteraient pas d’être gardées — quelques belles choses, semblables à des pépites d’or au milieu d’une poignée de cailloux ordinaires.

Saturday, January 29, 2005

L'auberge du solstice

Le début de la nouvelle :

Je claquai la portière de la voiture en hurlant qu’il était décidément impossible de partir à l’heure dans cette maison et je démarrai vivement. D’un coup d’accélérateur exaspéré, j’engageai la voiture dans l’allée qui menait au portail en faisant jaillir des gerbes de graviers sous les pneus ; Dans le rétroviseur, j’aperçus le visage dépité de Mathias, sous la lueur blafarde du lampadaire du jardin. Merde, alors ! Ce genre de départ était presque devenu habituel et une grosse bouffée de remord m’envahit aussitôt : il y avait si longtemps que je n’avais pas pris cinq minutes pour jouer avec mes gamins ! Même juste pour être tout simplement avec eux, sans avoir de plan précis, sans penser à autre chose, être là pour eux, rien que pour eux, sans hurler, sans gronder, sans sermonner. M’arrêter juste un moment, faire le vide, être tranquille et les regarder, les écouter… Un jour, ils seraient grands et je ne me serais même pas rendu compte qu’ils avaient grandi… Mais j’avais beau m’adresser ce genre de reproches après coup, je savais bien que la prochaine fois, ce serait pareil… Chaque fois que l’énervement et l’agitation retombaient, je me sentais profondément malheureux, désemparé… Pauvre Mathias ! Notre troisième gosse, et le dernier sans doute… A quatre ans, il n’avait jamais connu son père autrement que stressé, perpétuellement excédé, exaspéré ! Les deux aînés avaient sans doute eu un peu plus de chance pour les premières années de leur vie… Et nous n’étions qu’à quelques jours de Noël et l’approche des fêtes de fin d’année me rendait inexplicablement très triste… Noël, la fête des enfants…

Je soupirai et tentai de chasser ce maudit sentiment de culpabilité qui revenait sans cesse me tourmenter. Je venais juste de dépasser les dernières maisons de ce quartier pavillonnaire où on s’était installés presque dix ans auparavant. On avait fait construire, une maison blanche avec de grandes baies vitrées, une maison blanche qui ressemblait à toutes les autres, avec sa pelouse bien entretenue, ses massifs de fleurs symétriquement répartis de part et d’autre de l’allée gravillonnée et son portail en chêne rustique. Je jetai un coup d’œil à la montre du tableau de bord : décidément, j’étais vraiment en retard. Mon pied se fit plus lourd sur la pédale d’accélérateur. On m’attendait pour neuf heures et il était presque huit heures et demie. Sûr que je n’y serais jamais et, pourtant, Julia avait bien insisté : il était primordial d’arriver à neuf heures précises. Et c’était carrément à l’autre bout du département. Fallait prendre l’autoroute de l’ouest mais il y avait déjà un bon quart d’heure pour l’atteindre. Elle avait dit de prendre la sortie « Chaufour », quelques kilomètres avant Vernon. Ce qui représentait au moins vingt minutes sur l’autoroute, et encore pied au plancher. Ensuite, ce serait l’inconnu complet. Elle avait bien griffonné un vague plan et quelques points de repère au bas d’un listing mais comme je n’avais jamais mis les pieds dans ce coin-là du département, à l’extrême nord-ouest des Yvelines, à la limite de l’Eure, tout cela ne me disait pas grand-chose… j’allais être en retard ; mais, après tout, qu’y avait-il de si grave à arriver un quart d’heure en retard à une soirée qui allait sans doute se prolonger jusqu’au petit matin ? Pour quelle raison avait-elle tant insisté pour que les invités arrivent à une heure précise ? Je ne serais sûrement pas le seul à me pointer en retard. Tous venaient de loin, et certains même encore de bien plus loin que moi. Que des collègues de travail, comme pour un séminaire d’entreprise. Mais ce n’était pas un séminaire, comme je l’avais fait croire à ma femme. C’était Julia qui avait tout organisé et cette soirée promettait d’être bien plus joyeuse qu’un séminaire. Le soir même où Julia m’avait invité, j’avais annoncé à Isabelle que mon patron organisait une soirée de travail dans une ferme-auberge de la vallée de l’Eure… Pourquoi ce mensonge m’était-il venu si facilement aux lèvres, sans la moindre réflexion, sans le moindre calcul, sans la moindre hésitation ? La décision de mentir s’était prise toute seule comme si je n’avais pas eu le choix. Aucune gêne, aucun embarras lorsque j’avais parlé ; je m’étais même étonné de l’incroyable facilité avec laquelle j’avais joué mon rôle d’employé contraint à une corvée à laquelle je ne pouvais décemment pas échapper, tiraillé que j’étais entre mon ambition professionnelle et ma conscience de bon mari et de bon père de famille… Ainsi, sans doute pour la première fois de ma vie conjugale, j’avais menti à Isabelle sans le moindre remord, avec une aisance, un naturel, un cynisme qui m’inquiétaient tout de même un peu. C’était à se demander si j’aimais toujours autant Isabelle… Mais non, le problème n’était pas là : si j’avais menti à ma femme, c’était uniquement pour lui éviter de se poser d’inutiles questions… Il n’y avait rien de plus, voilà tout…
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Les belles images

Le début de la nouvelle
Je n’ai pas toujours été comme ça. Aussi ours, aussi asocial. Un vieil original qui vit en marge, qui ne s’intéresse plus à rien, qui n’est plus jamais au courant de rien…



Il y avait une époque où je suivais l’actualité de près. Je pouvais mentionner avec précision combien il y avait eu de morts dans le tremblement de terre qui venait de se produire en Algérie, quel acteur célèbre avait monté les marches du festival de Cannes, quel club de foot était champion de France, contre quel projet de loi du gouvernement se battaient les syndicats, bref, j’étais parfaitement intégré... J’avais un avis sur tout, ou presque. Les discussions avec les collègues au boulot étaient souvent animées. On avait nos positions, on y tenait, on les défendait. En famille aussi on discutait de l’actualité, moins c’est vrai, mais un peu tout de même. C’est à dire qu’en famille on n’avait pas beaucoup le temps de discuter parce qu’il fallait être devant la télé pour le journal télévisé de vingt heures. Et chaque soir, alors qu’on digérait tranquillement notre repas familial, le présentateur nous délivrait notre ration quotidienne de morts, de blessés, d’attentats suicide, de scandales, de guerres, d’épidémies et de marées noires. C’était fou ce qu’on pouvait mourir sur terre, ce qu’on pouvait souffrir, ce qu’on pouvait endurer. On s’attristait, on s’indignait, on compatissait. Heureusement, les infos se terminaient souvent par des sujets plus légers : telle ou telle actrice qui venait faire la promo de son dernier film, telle ou telle fête de quartier qui avait été si sympathique, telle ou telle initiative qui avait remporté tellement de succès. Allez, tout espoir n’était pas totalement perdu, il ne fallait pas désespérer de l’humanité…C’était une transition heureuse avec la pub dont on allait nous abreuver pendant de longues minutes avant la météo, les précieuses et indispensables nouvelles du ciel, après la météo, avant et après les annonces des programmes à venir et à ne rater sous aucun prétexte... Au total, chaque soir, on en avait à peu près pour une demi-heure. Mais on attendait le film, on se détendait dans notre salon bien confortable, les doigts de pied en éventail, et on ne trouvait pas le temps long finalement… Tout cela faisait partie de notre quotidien. On n’y pensait plus vraiment. On n’en profitait même pas pour parler. Non. On regardait les images, comme fascinés. De temps en temps, on râlait bien un peu, mais pour la forme finalement, et de moins en moins. La vérité, c’est qu’on finissait par y prendre goût sans pour autant oser se l’avouer. Ce devait être une sorte d’accoutumance au point que les doses pouvaient régulièrement augmenter sans que cela n’occasionne chez nous de sentiment de gêne, de rejet ou d’irritation …
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Léa de Bellecombe

Le début de la nouvelle...
Quand ceux de la télé sont venus et qu’ils m’ont posé mille et une questions, si c’était pas trop dur de vivre tout seul, ainsi retiré du monde, dans un mas aussi isolé en pleine montagne, si c’était encore vraiment possible de vivre comme cela dans la dernière décennie du vingtième siècle, toutes les fadaises habituelles, quoi, je ne leur ai pas raconté l’histoire de Léa… Non, ça, j’allais pas le raconter à la télé. Je m’en suis tenu aux généralités, je leur ai montré mes dessins (qui leur ont beaucoup plu, d’ailleurs, et même qu’ils parlent de monter une expo à Alès…) et j’en ai un peu rajouté sur le côté vieil ermite couleur locale. Et pourtant…

J’avais quatorze ans quand j’ai vu Léa pour la première fois. Et je m’en souviendrai toujours comme si c’était hier.

Elle était arrivée à Bellecombe un beau jour de juin des années cinquante avec, pour tout bagage, une petite besace de cuir sur le dos. Personne ne sut jamais d’où elle venait, ni où elle allait. Pourquoi décida-t-elle de s’arrêter là ? Ça non plus, personne ne le sut jamais. Le soir même à Bellecombe, tout était sens dessus dessous ; un foutu bordel, oh, pour ça, oui ! Faut dire qu’on n’avait jamais rien vu de tel, dans ce petit hameau à flanc de montagne où il ne passait jamais personne. Et pour cause ! Un vrai soleil ! Et tellement légèrement vêtue : longues jambes dorées, pieds nus, un chemisier fin, si fin, une jupe si courte que les vieux, ils en avaient eu les yeux comme des soucoupes ! Aucun mâle de Bellecombe n’avait perdu une miette du spectacle. Quel spectacle, il faut dire ! Ah, ça, par contre, les femmes, si elles avaient pu la fusiller sur place !

Elle avait musardé un peu, l’air de rien, et puis elle avait traversé le torrent, en relevant encore un peu plus haut sa jupe. Elle avait pris le petit sentier de chèvre de l’autre côté, un méchant raidillon qui part dans la montagne, tout ça le plus naturellement du monde, comme si elle était chez elle, comme si elle avait toujours connu le pays. Et elle avait élu domicile dans un pauvre petit mas perdu, enfoui dans les genêts et les mélèzes, presque au sommet de la montagne.

Quelques jours plus tard, tout le monde avait compris qu’elle comptait bien y rester. Personne ne pouvait y trouver à redire vu que ce tas de pierres dont pas un ne voulait, on n’avait jamais trop bien su à qui il appartenait… Très vite, sa réputation avait pris l’ampleur de la démesure.

Chez les Blache :
— T’es encore allé rôder du côté de la putain ! Et dis pas non ! Chaque fois qu’elle passe dans le village, tu serais bien capable de te démonter le cou, espèce de couillon, pour mieux la reluquer !
— Mais, je te jure que non, qu’est ce que tu vas encore t’imaginer ?
— Allez, pas de salades, va ! Avec moi, ça marchera pas… T’avises pas d’aller lui faire encore de l’œil, à cette chienne, ou alors c’est’y que t’auras affaire à moi ! Tu peux y compter, va !

Chez les Castagnet :
— C’est une sorte de sorcière, cette fille-là… Elle passe son temps à cueillir des herbes dans la montagne… Qui sait ce qu’elle peut bien trafiquer ? En tous les cas, c’est pas bien catholique, tout ça !
— Tu crois pas que t’exagères un peu, tout de même ?
— Ah bien sûr, faut pas y toucher, à la sainte nitouche ! T’as envie de la protéger, hein ? Tu la prendrais bien sous ton aile, mon salopard ? Ose me dire que je me trompe !
Bref, à Bellecombe, couvait un feu d’enfer et les langues pour l’attiser ne manquaient pas. C’était comme le mistral sur un feu de forêt au mois d’août quand tout est sec comme de l’amadou...
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